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Théorie et histoire des arts
et des littératures de la modernité
XIXe – XXIe siècle

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PIERRE-JEAN BÉRANGER

Dictionnaire des populismes. (dir. Ch. Boutin, O. Dard, F. Rouvillois), Paris, Cerf, 2019, p. 146-149

Auteur : Catherine Douzou

On imagine difficilement de nos jours la gloire que connut ce chansonnier pendant plus d’un demi-siècle, en France et à l’étranger. Né au sein d’une famille de modestes artisans dont les parents se séparent rapidement, Pierre-Jean de Béranger demeure chez son grand-père, tailleur rue Montorgueil, puis grandit chez sa tante paternelle, aubergiste à Péronne. Cet autodidacte acquiert progressivement une solide culture classique grâce aux livres qu’elle possède, dont Voltaire et Racine ; il fréquente l’Institut patriotique, école primaire gratuite tenue par un fervent de Rousseau ; l’imprimeur Laisney, chez qui il est apprenti à 14 ans, lui apprend la versification et l’orthographe. De retour à Paris en 1795, il occupe des emplois occasionnels, et devient expéditionnaire au secrétariat de l’Université Impériale. Cela lui permet de poursuivre ses essais littéraires, dans la poésie et au théâtre, tout en se divertissant à composer des chansons grivoises, qu’il interprète pour ses proches dans des banquets à Péronne. Les poésies qu’il envoient à Lucien Bonaparte lui attirent sa protection, mais en 1812, il opte pour la chanson et en 1813, Désaugiers l’introduit au Caveau moderne, société chantante bourgeoise renommée de Paris, dont les membres banquètent chaque mois et concourent en chansons, dans la tradition épicurienne (l’amour, le vin, les femmes…) : elle seule a droit de cité sous l’Empire, qui a muselé la presse et reste très répressif après la floraison de chansons politiques pendant la Révolution. Mais rapidement, les chansons de Béranger prennent un tour politique marqué, encore accentué après sa rencontre en 1815 de Manuel, membre éminent du parti libéral. Le Roi d’Yvetot (1913), critique modérée de la dérive despotique du régime impérial, est chanté dans toute la France en un rien de temps. Un premier recueil Chansons morales et autres (1815), suivi d’autres, sans compter de multiples rééditions, assoient sa gloire. Le chansonnier pamphlétaire exalte la liberté, critique la Restauration et ses satellites telles la noblesse, le clergé, la magistrature, les députés, tout en cultivant les légendes révolutionnaire et napoléonienne. La publication de ses recueils lui valent en 1821 puis en 1828 d’être emprisonné plusieurs mois avec une forte amende, acquittée par souscription, pour outrage aux morales publique et religieuse, et offense au roi. Ces séjours popularisés par une abondante iconographie, des chansons, de nombreuses visites prestigieuses de politiques libéraux, d’artistes et d’écrivains, comme Victor Hugo, en font un glorieux martyre poétique et civique, adulé de tous. Consacré comme le « poète national » quasiment par la plupart des grands noms de la vie artistique, intellectuelle, et politique de son temps, les plus grands, tels Chateaubriand, Lamartine, Musset, Hugo, Nerval… le reconnaissent comme leur égal, voire correspondent avec lui et le fréquentent. Michelet, Stendhal, Sand, Dumas, mais aussi Marx, les Saint Simoniens, le tzar, Louis XVIII et tant d’autres disent leur admiration. Trait d’union entre différents milieux, il fréquente de nombreux salons, collabore à la Minerve à côté de Benjamin Constant, tout en étant une figure tutélaire des goguettes, sociétés chantantes de fréquentation plus populaire que les Caveaux. Faisant plus que porter la voix d’un peuple, il l’incarne : Lamartine le baptise « l’homme-nation ». Quoique les révolutions de 1830 et 1848 doivent beaucoup à ses chansons politiques, Béranger, homme d’opinion plus que politique, reste indépendant vis-à-vis des partis, clubs, mouvements du temps, malgré les sollicitations. Il refuse tout emploi de la Monarchie de Juillet. Estimant que l’idée de la souveraineté du peuple s’est durablement installée dans l’esprit des Français, il se retire une première fois en 1833 : « Après le triomphe du principe populaire sur le principe légitimiste, je crois mon rôle terminé, ma tâche remplie. » (Ma Biographie). Élu malgré lui député de la Seine à l’Assemblée nationale constituante de 1848, il démissionne au bout de quelques jours et se retire définitivement. Dernier représentant majeur de la chanson non commerciale, il meurt pauvre, sous le second Empire qui lui offre des funérailles nationales, suivies par des milliers de gens, honneur dont il est le seul poète avec Hugo à bénéficier. Plus encore qu’une personnalité très populaire, Béranger est à bien des égards une icône populiste. Comment expliquer qu’il parle à tout un peuple et que celui-ci s’identifie à lui ? Toute la France se reconnaît dans son caractère indépendant, véritablement inclassable et sa sincérité

Mis à jour le 01/01/2019