Organisation :
Marie-Paule Berranger , Bastien Mouchet
BLAISE CENDRARS AU PRISME DU VIVANT (2025-2027)
Les représentations de l’écrivain-voyageur et du poète aventurier placent Blaise Cendrars dans la lignée de l’exotisme. Né au XIXe siècle, il s’inscrit dans une forme d’appropriation du monde nourrie d’Ailleurs sauvages. Une poétique du voyage s’élabore à partir de la légende construite par l’auteur, analysée par la critique, qui prend en compte le cabotage intertextuel, les réécritures et mythes d’écriture cendrarsiens. Elle inscrit la situation ontologique du poète dans la langue, l’énonciation, le rythme des phrases, les échos sonores et, au-delà, présuppose certains types de relations entre les humains et le monde naturel. Inclusion, appartenance, domination ? Les oppositions thématiques nous renseignent sur les rapports d’exclusion ou de complémentarité entre les espaces urbains et les espaces ruraux, les éléments naturels et les objets techniques, le primitif et le civilisé, l’humain et l’animal. Elles pourront nous permettre des comparaisons fécondes avec des écrivains à la fois proches et lointains comme Victor Segalen, Joseph Kessel, Jean Giono, Frédéric Jacques Temple…
Le séminaire sur la « Saga brésilienne » de Cendrars nous a montré les complexités culturelles et humaines du Brésil qu’il aborde en « découvreur », sensible aux populations minorées et à une nature qui, toujours en excédent, défie toute saisie du langage. Le poète invite les artistes qui l’accueillent, curieux des avant-gardes européennes, à prendre conscience du métissage original des cultures de leur pays.
Notre nouveau séminaire élargit à l’ensemble du vivant l’étude de la relation du poète à l’altérité. Il se propose de l’interroger à partir des outils conceptuels des disciplines qui se sont invitées dans la recherche au vingt-et-unième siècle, l’écocritique, l’écopoétique et la géopoétique, pour relire l’œuvre de Cendrars, poète dans le monde.
Nous nous proposons d’aborder les géographies réelles et imaginaires (la Lémurie, dans « La Tour Eiffel sidérale », l’extension de la Nationale 10 à travers l’Atlantique jusqu’au Paraguay…) qui mêlent au dépaysement fictionnel les récits des explorateurs, des cartographes, des naturalistes. Élisée Reclus, Jean Galmot, Marco Polo, James Cook, John Marin, Auguste de Saint-Hilaire, n’apparaissent pas seulement comme des défricheurs de territoires inconnus, des médiateurs de talent, des découvreurs d’espèces. Ils permettent surtout d’inventer de nouveaux liens avec ce qui nous entoure pour le meilleur ou le pire : « prendre possession du monde » avec John Paul Jones, nommer ce qui est encore sans nom, parler la langue des autres espèces vivantes ou même faire l’expérience de la « mort au monde » avec Saint-Joseph de Cupertino.
Les multiples références à des discours philosophiques, scientifiques, religieux ou mystiques abordant les questions de l’existence et de la relation au corps, se greffent sur de minutieuses observations de phénomènes biologiques. Ainsi, arborescence, scissiparité, fusion, dislocation, etc., deviennent des modèles ou des anti-modèles de l’écriture. L’œuvre de Cendrars semble ainsi en tension entre la maxime qui lui sert de boussole, « le monde est ma représentation » (Schopenhauer), et la tentation fusionnelle d’entrer dans la « danse du paysage ».
Axes thématiques :
Contemporanéités, avant-gardes, modernités
Mots-clés :
Poésie, Littérature Française et Francophone, Anthropologie
Séances à venir
29 mai 2026
de 17:00 à 19:00
INHA -Salle Benjamin
2 rue Vivienne Paris 2e
19 juin 2026
de 17:00 à 19:00
INHA -Salle Benjamin
2 rue Vivienne Paris 2e
Séances passées
10 avril 2026
de 17:00 à 19:00
INHA -Salle Benjamin
2 rue Vvivenne Paris 2e
Un journal, un recueil de poèmes (le dernier), un roman sur le point d’éclore (le premier), tel est le butin que rapporte le voyageur à son retour de New York et de Sao Paulo en 1912 et 1924. Voyage Lindau-New York à bord du Birma en 1911 et retour, voyage Le Havre-Santos à bord du Formose en 1924 et retour. À travers ces deux traversées, rapportées l’une dans Mon voyage en Amérique, l’autre dans Feuilles de route, se donne à lire un mouvement de balancier qui entraîne le poète d’avant-garde à fuir la vieille Europe vers une Amérique magnétique et à éprouver ce faisant modèles esthétiques, formes poétiques et développements économiques.
Le mythe de l’aventure et celui de la conquête qui animent l’œuvre cendrarsienne — en particulier lorsqu’elle prend pour toile de fond l’Amérique des pionniers ou le Brésil des fazendas et des ports, suscitent aujourd’hui le soupçon, à l’heure où l’écocritique et les études postcoloniales considèrent l’exploitation des ressources naturelles et l’exploitation des hommes comme le produit d’un double impérialisme (politique et écologique) que la littérature, comme le cinéma, ont largement contribué à héroïser. Le rapport à la nature (alternativement conçue comme lieu, espace, spectacle, force ou comme réservoir) est cependant loin d’être uniforme dans l’œuvre de Cendrars.
Comment concilier le dandy désabusé qui ne s’intéresse à la nature qu’à proportion des tableaux ou des morceaux de musique qu’elle peut lui donner, le zélateur de l’industrie humaine qui avoue à son arrivée au Brésil être surtout « frappé par la beauté immuable de l’activité humaine », le chantre de la monoculture, l’ami des banquiers et des producteurs de café, le chroniqueur du capitalisme sauvage d’un côté, avec le poète attentif au vivant, séduit par la forêt vierge, conscient des limites de la croissance et de plus en plus critique devant « la grande industrie moderne qui demande des produits des matières premières des plantes des animaux à broyer à triturer à transformer » (Des hommes sont venus)? En relisant Mon voyage en Amérique, Feuilles de route et L’Or au prisme de l’écocritique, nous nous proposons d’étudier les différentes manières dont se nouent la relation entre le sujet et son environnement et ce, jusque dans la syntaxe, pour montrer combien le rythme traduit ce que le discours bien souvent esquive.
Maîtresse de conférences à l’Université Sorbonne Nouvelle, Émilie Frémond est spécialiste de poésie moderne et contemporaine. Une grande partie de ses travaux porte sur le surréalisme auquel elle a notamment consacré sa thèse, publiée en deux tomes chez Classiques Garnier et intitulée Le Surréalisme au grand air. Ecrire la nature/ Penser la nature. Luttant contre une idée bien ancrée dans l’historiographie du mouvement, celui d’un groupe urbain coupé du monde, révolutionnaires sans révolution, dandys drogués au merveilleux et branchés sur leur seul inconscient, ce travail a permis de réinscrire le surréalisme dans une véritable relation au monde qui passe aussi bien par la critique du marxisme, des fausses idéologies progressistes, la célébration des cultures extra-européennes que par un engagement qui préfigure l’activisme des groupes écologistes radicaux. Elle a d’ailleurs consacré en 2022 un long article à l’œuvre d’Annie Le Brun comme l’incarnation de cette « écologie passionnelle », article paru dans un numéro de la revue ELFE XX-XXI coordonnée par Olivier Penot-Lacassagne et intitulé « Ruptures écocritiques à l’avant-garde ».
Elle prépare actuellement une HDR consacrée aux résurgences de l’histoire naturelle dans les catalogues, inventaires, atlas ou encyclopédies qui décrivent la diversité du monde naturel et interrogent les savoirs hérités, les partages et les connexions entre la poésie, l’art et la science.
13 mars 2026
de 17:00 à 20:00
INHA -Salle Benjamin
2 rue Vvienne Paris 2e
Du chant du monde au cœur du monde : écriture et pensée du vivant chez Blaise Cendrars et Jean Giono
Réfléchir aux rapports de Blaise Cendrars avec le vivant est l’occasion de revenir sur les liens à la fois biographiques et littéraires entre le poète et Jean Giono, « référence première » de l’écriture de la nature dans le premier XXe siècle selon Pierre Schoentjes. En partant des échanges méconnus qu’entretiennent les deux hommes, qui se rencontrent à Manosque en 1930, il s’agira, à travers une série de rapprochements philosophiques, thématiques et intertextuels, de comparer la place du vivant dans des œuvres qui, du Poids du ciel au Lotissement du ciel, ont voulu, selon le mot de Cendrars, « touche[r] le globe du doigt ».
Ancien élève de l’ENS Ulm, Léo Mesguich est agrégé de lettres modernes et doctorant à Sorbonne Université. Sous la direction de Maxime Decout, il travaille à une thèse provisoirement intitulée « Lire avec l’auteur. Portrait de l’écrivain en lecteur chez Blaise Cendrars et Jean Giono ». Un de ses articles dans la Revue Giono a déjà abordé les relations biographiques et littéraires entre Giono et Cendrars. Plus largement, ses recherches portent sur la théorie littéraire, la théorie de la lecture et la littérature des années 1930 et 1940 en particulier. Dans le cadre des théories de la lecture, il a consacré un article dans RELIEF à Judith Schlanger et co-organisé avec Maxime Decout à Sorbonne Université le 19 et 20 septembre 2024 un colloque « Écrire la lecture » dont les actes sont publiés sur Fabula. Membre d’Acta Fabula, il participe aussi au groupe de recherche CHAT (Critique heuristique d’analyse textuelle) qui travaille sur les pratiques de close reading et réunit chercheurs et chercheuses dans un séminaire intitulé « Microlectures ».
16 janvier 2026
de 17:00 à 19:00
INHA -Salle Benjamin
2 rue Vivienne Paris 2e
« Cendrars et les paysages d’Outrevie »
Gisèle Bienne Gisèle Bienne, dans le récit comme dans l’essai, traite de la question du vivant, de la façon dont l’homme travaille le paysage pour le meilleur ou le pire. Originaire de la Champagne, habitant à Reims, elle parcourt dans son écriture ces paysages qu’elle connaît intimement, elle en montre les logiques délétères qui transforment les fermes en « exploitations » des terres, des animaux, des humains (La Malchimie, Actes Sud, 2019 ; L’Homme-frère, Actes Sud, 2021, Les Larmes de Chalamov, Actes Sud, 2023). Elle a décrit les effets de la Grande Guerre sur de vastes régions qui vont de la Somme et de la Champagne aux Ardennes : les reliefs en ont été remodelés, les sols modifiés et stérilisés parfois en profondeur, la végétation en garde les cicatrices et les habitants le souvenir. Paysage de l’insomnie (Climats, 2004), Traces de la guerre 14-18 dans la Marne (Photographies de Michel Jolyot, Reims, 2013) montrent comment les lieux sont la mémoire de l’histoire. Celle de Cendrars l’accompagne et la nourrit depuis longtemps dans cette écriture du monde. En témoignent notamment « L’autre Transsibérien » (Les Fous dans la mansarde, Actes Sud 2017), La Ferme de Navarin (Gallimard, 2008), Chavirer avec Cendrars (Éditions Noires Terres, 2025).
5 décembre 2025
de 17:00 à 19:00
INHA salle Benjamin
INHA 2, rue Vivienne – 75002 Paris
Avant l’ouverture du nouveau programme du séminaire, le 16 janvier 2026, Mauro Piccinini présente la partition et les correspondances découvertes au Danemark :
Coktails-Party, le deuxième ballet écrit par Cendrars après La Création du monde de 1923, est le dernier avatar d’une collaboration avec Erik Satie, « soufflée » ensuite à Cendrars par Francis Picabia qui en a fait Relâche. Sous le titre « Une nuit à Montmartre », ce ballet que Cendrars souhaitait « très chic » était déjà connu des chercheurs grâce à Miriam Cendrars, qui en avait parlé en 1986, appelant à des recherches complémentaires. Ce vœu est exaucé. Le premier projet a été réutilisé sous le titre Cocktails-Party, lorsque le compositeur danois Knudåge Riisager (1897-1974) a demandé à Cendrars de devenir son librettiste pour un opéra sur Hernán Cortés. Cendrars, peu convaincu par cette idée, a proposé un ballet que Riisager a effectivement mis en musique. L’énorme partition, achevée en janvier 1930, n’a jamais été jouée ; elle s’inscrit dans la lignée des Ballets suédois comme une expérience de ballet multimédial avec insertion cinématographique, à l’instar de Relâche dans le film Entr’acte de René Clair. En complément de l’analyse de cette collaboration, seront présentées 12 lettres et 4 cartes postales inédites envoyées par Cendrars à Riisager.
Mauro Piccinini est diplômé en histoire de la musique de l’université de Trieste. Professeur d’italien en Suisse, il est expert de l’avant-garde musicale et cinématographique des années 1920 à Paris. Ses essais portent sur George Antheil, Igor Stravinsky, Ezra Pound, Leo Ornstein. Un livre sur Ballet mécanique, film de Fernand Léger, Dudley Murphy et Man Ray, paraîtra prochainement.
Mis à jour le 02/04/2026