Chapter author : Alain Romestaing
Publisher : EDUCatt
La notion de biodiversité, devenue aujourd’hui très populaire, est abordée par nombre d’auteurs contemporains. Mais comme le souligne Alain Pavé (Comprendre la biodiversité, 2019), la notion n’a pas attendu le mot pour être étudiée, pensée, admirée. C’est dans ces « prolégomènes » que je souhaite situer l’œuvre de Jean Giono (1895-1970), romancier, essayiste, voire « écopoète », dont l’approche du vivant est d’autant plus intéressante qu’elle échappe en grande partie au contexte de crise entourant l’émergence du mot (E. O. Wilson : « The Biological Diversity Crisis », 1985), tout en s’exacerbant d’une vigoureuse dénonciation des effets mortifères de la modernité. Dans les termes de Virginie Maris (Philosophie de la biodiversité, 2010), il serait plus approprié de parler à son propos de « diversité biologique » puisqu’ « on commence à parler de biodiversité lorsqu’on prend conscience des dangers qui la guette ». Mais faire le constat et l’éloge de la vigueur du vivant n’empêche pas de dresser un réquisitoire contre toute approche comptable et purement technico-scientifique, réquisitoire par lequel Giono anticipe dès les années trente sur l’attachement de Virginie Maris à une nature qui ne soit pas qu’un jardin, une simple réserve de ressources (La Part sauvage du monde. Penser la nature dans l’anthropocène, 2018). L’œuvre gionienne se distingue par son goût du foisonnement des espèces, par sa volonté de rendre justice à la diversité des points de vue vivants bien au-delà de celui des humains, par son sens de l’élargissement cosmique, c’est-à-dire du dépassement de l’individuation, à rebours de « l’invraisemblable romantisme scientifique [qui] tend à dominer donc à s’éloigner, à regarder de haut, à se retrancher » (Provence, 1939). C’est en ce sens qu’elle peut être analysée à la lumière du concept de biodiversité, concept qu’elle éclairera peut-être en retour.
Updated on 01/01/2023