Auteur : Catherine Douzou
La chanson accroche des paroles à une ligne mélodique facile à fredonner, qu’une interprétation anime. Prétendue moins savante que la poésie, elle s’en distingue par la part dévolue à la musique et à l’interprétation, mais aussi par ses usages sociaux et ses cadres de légitimation. Art et mode d’expression, elle concerne l’ensemble du peuple, y compris le plus modeste. Ses contraintes restant souples, sa composition, son interprétation et sa réception sont accessibles à tous. Ses multiples usages concernent les vies individuelle et collective. La chanson, qui modèle nos souvenirs, nos consciences, nos vies, notre histoire, propose le reflet le plus fidèle de la société, dont elle est aussi un principe actif. Les hymnes nationaux sont des chansons. Dès les premiers textes médiévaux versifiés, écrits au XIe siècle, La Cantilène de sainte Eulalie et les multiples chansons de geste, la création poétique se confond avec la chanson et garde longtemps une dimension populaire, même si les compositeurs, troubadours et trouvères viennent de tous les ordres, y compris de l’aristocratie. En effet, elle paraît émaner d’une collectivité qui s’approprie des textes anonymes, fluctuants et musicalisés, que leurs interprètes, les « jongleurs », parfois eux-mêmes poètes, adaptent à leurs auditoires variés. La Renaissance distingue la poésie, qui devient un art savant et élitaire, de la chanson, expression du peuple, pour l’essentiel analphabète et éloigné de la culture antiquisante. Se développe notamment la tradition politique du Pont neuf, majeure de la fin du XVIe siècle au début du XIXe. Sur ce pont parisien, comme en d’autres lieux passants de la capitale, des chansonniers professionnels, d’extraction populaire, se produisent en public, vendant leur composition en feuillets libres, à côté des bateleurs et autres marchands ambulants. Ces satires baptisées mazarinades ou ponts-neufs portent la voix insolente et révoltée du petit peuple ; écrites « sur timbre »-sur des airs connus de tous-, elles brocardent événements politiques, gouvernement royal et figures notables, même s’il arrive au pouvoir de les manipuler en fonction d’intérêts partisans… Expression populaire privilégiée certes, mais c’est bien l’ensemble de la société d’Ancien Régime qui prise la chanson. Au XVIIIe siècle, cet engouement est si fort qu’un riche amateur crée la Société du Caveau, début 1729. Des poètes et écrivains d’un milieu aisé se réunissent d’abord dans des dîners privés où on chante en fin de repas, puis dans des cabarets. Les caveaux anoblissent la chanson : ce genre volatile accède désormais à l’imprimé et se diffuse plus largement, grâce à des recueils publiés, La Clé du caveau. La pratique sociale du chant, que ceux-ci soient d’auteurs ou anonymes (comme les nombreuses complaintes épiques sur le contrebandier Mandrin), qu’ils accompagnent travail, loisir, transmission du savoir…, est donc générale avant 1789. Même Marie-Antoinette en écrit et les chante dans son cercle. Avant la Révolution, si le thème érotico-bucolique triomphe comme dans « Il pleut, bergère », tirée de l’opéra-comique Laure et Pétrarque de Fabre d’Églantine en 1780, tout « se chansonne », y compris les idées à la mode, dont celles de Voltaire et de Rousseau, ainsi divulguées dans une société analphabète. Aucun étonnement donc si les chansons prolifèrent à la Révolution avec près de 3000 titres écrits, spontanément ou sur commande des instances révolutionnaires, sur timbre ou sur des compositions originales (Rouget de Lisle, La Marseillaise, 1792) pour se répandre en feuilles libres, dans les gazettes ou dans les multiples lieux de chants parisiens. Poètes et chansonniers, se confondant de nouveau, sont au coeur des affrontements. Tous les partis ont leurs chanteurs et leurs compositeurs qui réagissent immédiatement à l’actualité : Ladré, un ancien du Pont neuf, écrit Ça ira (1790), Louis Ange Pitou défend les Bourbons. Certains chants célèbres sont anonymes : La Carmagnole (1792) émane sans doute d’un acteur qui chante dans les tavernes et les places publiques. Sans cesse réécrites et réactualisées, les chansons sont aussi détournées et parodiées d’un camps l’autre. Elles participent de l’avènement d’une nouvelle citoyenneté : l’individu exerce ses capacités critiques et
Mis à jour le 01/01/2019