Organisation :
Anne Castaing, Fanny Lignon , Mehdi Derfoufi, Tiziana Leuci
L’étude de la performance dans le champ académique a connu depuis les années 1960 de multiples évolutions. A travers la notion de « performativité » développée par John L. Austin, notamment, les Performance Studies problématisent les analyses visuelles et textuelles des représentations en resituant dans les corps en action (dans le langage, les gestes, les rituels…) la capacité d’agir des individus et des groupes sociaux. Dans les années 1970-1980, les apports des féministes et des artistes au champ des Performance Studies contribuent à ouvrir de nouveaux espaces déterminants pour l’expression des minorités de genre, de race et de classe. C’est ainsi qu’en conclusion de Trouble dans le genre (1990), Judith Butler déploie ce concept crucial : lieu où se déroule, où se construit et où se défait l’identité du sujet, la performance est aussi le lieu de l’épanouissement de cette « boucle infinie » constituée d’une multitude de caractéristiques et de prédicats — « la couleur, la sexualité, l’ethnicité, la classe (…) et les ‘capacités physiques’ — qui finissent toutes sur un etc. embarrassé ». Un « etc. embarrassé » qui révèle, selon Butler, l’incapacité du langage à « englober un sujet situé » et se traduit chez Homi Bhabha, Mikhail Bakhtine ou bien encore Gayatri C. Spivak par d’autres entrelacs complexes : ceux de la culture du sujet ; sujet nourrit de signes, de rituels, de pratiques, mais sujet également apte à s’en émanciper par la réappropriation même de ces signes, de ces rituels, de ces pratiques.
Comment la performance orchestre-t-elle cette relation complexe du sujet à l’identité et à la culture ? La scène, celle des arts et de la littérature, est le lieu privilégié de la pratique comme du spectacle, du rituel culturel comme de l’expérimentation ; le lieu où les identités se formulent, se composent, mais aussi se transgressent. Elle est le lieu où le genre s’expose comme construction culturelle, mais où les outils et les moyens de cette construction s’exposent également.
Ce séminaire interdisciplinaire se propose d’explorer différents espaces, ‘lieux’ et ‘lisières’ de la culture pour penser le genre comme une pratique singulière et mouvante et la performance comme son espace de prédilection. A travers une pluralité de médias, d’approches et de disciplines, il s’agira d’inviter à penser les effets et les spécificités de ces performances complexes, historicisées et culturellement situées, pour observer ensuite la façon dont le genre s’inscrit, se construit mais également se déconstruit dans les pratiques culturelles, où les identités de genre se négocient et s’articulent au prisme de leur ancrage. Enfin, il s’agira d’analyser comment le genre et sa performance témoignent des cultures et des modes de construction, de domination mais également d’émancipation du sujet.
Pour sa deuxième année, le séminaire se focalisera sur la problématique du travestissement, ce terme étant entendu de façon plurielle et dans toutes ses acceptions. Transformation, dissimulation, appropriation, transgression… Se travestir, c’est se mettre en scène avec des objets ordinairement « réservés » à l’autre sexe mais aussi interroger la relation complexe et paradoxale que nous entretenons avec des accessoires qui, dès lors qu’ils sont ainsi employés, n’ont plus rien d’accessoire. Car si ces pratiques témoignent d’une volonté de transgression, il semble qu’elles ne se contentent pas d’exhiber les artifices sur lesquels se basent les codes vestimentaires et sociaux mais permettent véritablement de jouer avec les identités et le genre.
Programme :
Les Vendredis de 14h à 16h
Maison des Sciences de l’Homme (CNRS/EHESS) – CEIAS – Salle 640
190 avenue de France, 75013 Paris
13 novembre : Jean-Yves Le Talec (Univ. Toulouse Jean-Jaurès/CERTOP-SAGESSE)
« Performances de genre, performances spectaculaires : Le camp dans les arts du spectacle. »
11 décembre : Luca Greco (Univ. de la Sorbonne Nouvelle/CLESTHIA)
« Pour une sociohistoire de la catégorie drag king : émergence, filiations et dissidences catégorielles. »
22 janvier : Luc Robène (Université Bordeaux 2/THALIM-ARIAS) et Solveig Serre (CNRS/THALIM-ARIAS)
« La scène punk au féminin : un mauvais genre ? »
12 février : Alberto Da Silva (Univ. Paris-Sorbonne/CRIMIC)
« Une Cendrillon à l’envers : genre et travestissement à la télévision brésilienne. »
11 mars : Mélanie Boissonneau (Univ. Paris 3/IRCAV)
« Super-héroïnes et super-héros au cinéma : vers une porosité du genre ? »
8 avril : Karine-Solene Espineira (Univ. Paris 8 Vincennes Saint-Denis/LEGS)
« Les changements de genre par procuration dans l’univers des Massively Multiplayer Online Role-Playing Games. L’exemple de RIFT »
6 juin : Alexandra V. Leonzini (Freie Universität Berlin / Humboldt Universität zu Berlin)
« The lycanthrob : gender-bending, sexuality, and werewolves in popular culture »
10 juin : Chloé Maillet (Musée du Quai Branly)
« Du travestissement au transgenre dans l’Occident médiéval : pratiques et représentations »
Thematic axes :
Transculturalités // Transculturalities, Dynamiques interculturelles, Politiques des littératures et des arts : enjeux et situations
Keywords :
Literature, Gender studies, Performing Arts
Past sessions
10 juin 2016
from 14:00 to 16:00
— 10 juin 2016
Hildegonde/Joseph était un-e jeune orphelin-e du XIIe siècle, habillé-e en homme pour accompagner son père à Jérusalem, et qui, après plusieurs aventures devint novice au monastère. Les hommes qui firent sa toilette funèbre découvrirent avec étonnement son sexe de naissance.
Comment penser le passage du travestissement au changement de genre ? Peut-on parler de transgenre au Moyen Âge central ? A travers plusieurs études de cas, tantôt réels tantôt fantasmés ou mis en images, se dessine le projet de faire une histoire des pratiques transgenres dans l’Occident médiéval.
Il s’agit de définir un ensemble de situations qui révèlent en creux la question du genre et sa performativité à une époque où littéralement, l’habit faisait le moine, et faisait aussi, le riche, le pauvre, l’homme, la femme. Afin d’évoquer ces expériences peu accessibles dans les sources (car un changement de genre réussi à cette époque disparaît puisqu’il n’est reconnu de personne), l’approche s’inspire de la microstoria, changeant l’échelle pour s’attarder sur quelques personnages, et à travers eux retracer l’histoire d’une pensée, et les multiples avatars pris par cette figure du transgenre, en la confrontant à tous les cas qu’il a été possible de recenser. On décrira également d’autres cas de moines transgenres auxquel-lle-s il-elle a été comparé, des raisons qui poussent à emprunter plus ou moins durablement l’habit d’un autre genre, des différences entre bisexuation occidentale et trisexuation à Byzance, et de la pensée fluide du genre dans le monachisme occidental.
6 juin 2016
from 14:00 to 16:00
— 6 juin 2016
Since 2007 the world’s most recognizable name in romance fiction, Mills and Boon, has produced works of romance and erotic fiction featuring paranormal figures in their Nocturne, Nocturne Bites, and Nocturne Cravings series’. Depicting creatures traditionally found in folklore, fairy tale, and horror, these romances present a new platform on which to renegotiate lore, as once terrifying creatures of nightmare are romanticized and redefined through the rose-tinted vision of their beloved. Similarly, erotic fiction featuring paranormal creatures engaging in explicit sex acts have found a growing online audience and the hyper sexualisation of these monsters further hinders the perception of these traditional figures of horror as mindless, bloodthirsty, violent, and volatile beasts.
A prime example of this is the depiction of the werewolf or wolf shifter. While on the one hand very much ‘alpha males’, every bit as strong, aggressive, and violent as the monsters of old, werewolf romance heroes, or ‘Lycanthrobs’ (Lycan heartthrobs), are also presented as being intelligent, disciplined, family-oriented, and unendingly protective of those they care for, embodying both traditionally masculine and feminine traits in order to successfully perform their role as a romantic hero.
This presentation will chart dominant trends in the depiction of werewolf gender and sexuality in popular culture over the last century, and ask if the romance novel, oft criticised as “misogynistic hate speech” which perpetuates rape culture, is truly an active site of gender renegotiation.
8 avril 2016
from 14:00 to 16:00
— 8 avril 2016
Résumé à venir
11 mars 2016
from 14:00 to 16:00
— 11 mars 2016
Il s’agira d’étudier de quelles façons on assiste, dans les productions actuelles de films issus de comics, à une évolution des personnages de super-héros. D’une part, des personnages féminins (toujours extrêmement minoritaires, je le rappellerai) qui ont l’air de devenir plus puissants et de se rapprocher, en terme de compétences, de leurs homologues masculins (Black Widow). D’autres part, les super-héros masculins se voient, depuis le début des années 2010, attribuer des qualités jusqu’alors réservées aux femmes. On voit ainsi des super-héros de plus en plus glamours, sexy et dénudés (Thor, Wolverine…) et certains se rapprochent même de l’espace domestique, devant alors composer avec femme, enfants et cuisine aménagée…
Si les frontières du genre semblent plus floues, il me semble que, dans le cas précis des super-héros au cinéma, cette redistribution des compétences ne sert en fait qu’à réassigner les personnages à des stéréotypes pour le moins traditionnels.
12 février 2016
from 14:00 to 16:00
— 12 février 2016
Maison des Sciences de l’Homme (CNRS/EHESS) - CEIAS - salle 640
190 avenue de France - 75013 Paris
Après des années de succès avec la pièce Cinderela, a historia que sua mãe não contour (« Cendrillon, l’histoire que ta mère ne t’a pas racontée »), l’acteur Jeison Wallance, qui jouait Cendrillon dans la pièce au début des années 1990, est invité à présenter l’émission o Papeiro da Cinderela sur une chaîne de Pernambouc, l’un des états du Nordeste du Brésil. Diffusée à l’heure du déjeuner, cette émission touche un public populaire, mais également des enfants qui s’amusent avec cette Cendrillon salace et carnavalesque. Pour cette intervention, nous proposons de réfléchir sur les ambiguïtés de ces représentations qui s’inscrivent entre transgression et stéréotypie.
22 janvier 2016
— 22 janvier 2016
Contrairement à la variété ou à la chanson, le rock reste une affaire d’hommes. Si l’explosion punk des années 1977-1978 a permis aux filles d’investir partiellement ce royaume des masculinités sous l’angle du Do It Yourself et d’ouvrir par la suite sur des incursions plus régulières, les conditions et la portée de cet investissement – ainsi que les stratégies mises en œuvre sur la scène et à la ville – méritent d’être questionnées. Notre communication entend donc présenter des éléments de réflexion qui constituent des pistes majeures pour interroger l’histoire des scènes punk au prisme du genre en renouvelant les questions autour des paradoxes constitutifs de « l’être punk ».
En cela l’angle du travestissement nous semble particulièrement pertinent. Car le punk, art du détournement et de la subversion, renvoie bien à des modalités spécifiques de travestissement, qu’il s’agisse de considérer le processus d’enlaidissement et l’appétence pour le mauvais goût au regard des codes esthétiques classiques (stratégie du « schocking »), l’hyper-sexualisation des apparences ou la transgression des codes hégémoniques du masculin et du féminin (les garçons se maquillent, les filles se coiffent à la garçonne et adoptent des attitudes de « mecs » sous cuir cloutés). En ce sens, il interroge à un premier niveau ce que veut dire être une femme ou un homme dans ce champ de force et permet de questionner la construction des masculinités et des féminités punk dans un mouvement qui prône une torsion du réel comme horizon culturel, social et politique.
Simultanément, cet univers est traversé par des effets de réalités et des équilibres en questions qui touchent l’ordre du genre punk. En effet, le punk, mouvement révolutionnaire dans l’âme et sensible au bousculement des codes, tend néanmoins à reproduire un certain nombre d’inégalités, voire de violences ordinaires : place subalterne des femmes en dépit de l’hyper-visibilité militante de quelques-unes (Rrrrriot girls, Femen), « punkettes » soumises ou hyper soumises cumulant les figures de « copine » et d’objet sexuel au squat, représentations souvent caricaturales des femmes et de ce qu’elles incarnent (sexe, couple, amour) dans les textes punk – écrits par une majorité d’hommes, rôles des femmes sur la scène punk (derrière la scène plus souvent que sur scène, parfois au micro plus rarement derrière un instrument), images des féminités du punk inscrites dans des registres figés, tantôt sexuellement explicites, tantôt fortement masculinisés. Autant de tensions qui questionnent les manières par lesquelles les femmes ont « réellement » investi de manière libertaire et autonome le punk en France, et plus largement dans le monde, et qui invitent à réinterroger les processus du travestissement. Jusqu’à quel point celui-ci ne participe-t-il pas en effet d’une autre forme de détournement, non attendue, masquant derrière le jeu supposé subversif de l’apparat punk des effets de contraintes ou de domination ? Jusqu’à quel point le punk travestit-il des réalités genrées paradoxalement plus violentes qu’elles ne se disent ?
11 décembre 2015
from 14:00 to 16:00
— 11 décembre 2015
Dans cette présentation, nous allons rendre compte des conditions historiques d’émergence de la catégorie « drag king » telle qu’elle se donne à voir dans l’espace états-uniens de la fin des années 80. Pour ce faire, nous reconstituerons une généalogie des pratiques d’incarnation genrée masculine en faisant appel à un certain nombre de dispositifs catégoriels entretenant avec la catégorie « drag king » des relations complexes d’affiliation, de dissidence, de problématisation. Dans ce cadre, nous montrerons, en suivant une perspective wittgensteinienne des catégories, les « airs de famille » (Wittgenstein 1958) à l’œuvre entre la catégorie « drag king » et celles de « travesti.e », de « male impersonator », de « drag queen », de « camp » … Ainsi, nous montrerons comment une approche par « airs de famille » contribue à la fois à de-essentialiser les dispositifs censés constituer les oppositions catégorielles (drag kings vs drag queens, drag kings vs travesti.e.s, drag king vs. camp…), à historiciser les catégories et enfin à les queeriser véritablement.
13 novembre 2015
from 14:00 to 16:00
— 13 novembre 2015
Maison des Sciences de l'Homme (CNRS/EHESS) - CEIAS - Salle 640
190 avenue de France, 75013 Paris
L’ancienne notion du camp, formalisée par Esther Newton, puis réactualisée dans le contexte post-structuraliste et féministe de la Queer Theory, permet d’analyser les performances spectaculaires de l’homosexualité (Newton, 1979 ; Cleto, 1999). Cette notion reste cependant polysémique et parmi ses nombreuses significations (efféminement ; style ou comportement exagérément théâtral ; (mauvais) goût populaire ; subculture gaie) le sens du terme camp oscille entre une dimension esthétique et une fonction relationnelle qui organise les rapports entre l’homosexualité et la norme, en mobilisant les ressorts de l’inconvenance, de la théâtralité et de l’humour. Dans l’une ou l’autre de ces perspectives, l’idée de performance est essentielle : elle éclaire le processus d’imitation propre au genre (Butler, 2005) et permet d’analyser différentes formes de rapports à l’hétéronorme, dans leur contexte d’énonciation et de représentation (Le Talec, 2012 ; 2015).
NEWTON E., Mothercamp. Female Impersonators in America, The University of Chicago Press, 1979 [1972].
CLETO F. (dir.), Camp. Queer Aesthetics and the Performing Subject, The University of Michigan Press, 1999.
BUTLER J., Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, La Découverte, 2005.
LE TALEC J.-Y., « “Ça ou le reste…”. Le camp entre esthétique et lien social », in Barbéris I. et Pecorari M. (dir.), Kitsch et théâtralité. Effets et affects, Éditions universitaires de Dijon, 2012, p. 143-152.
LE TALEC J.-Y., « Les imaginaires de l’homosexualité dans les arts du spectacle au prisme du genre et du camp », in Philippe-Meden P. (dir.), Érotisme et sexualité dans les arts du spectacle, L’entretemps, 2015 p. 137-146.